Comment le chiisme a été inventé

278 Seiten, Taschenbuch
€ 25,20
-
+
Lieferung innerhalb von 28 Werktagen

Bitte haben Sie einen Moment Geduld, wir legen Ihr Produkt in den Warenkorb.

Kurzbeschreibung des Verlags

L'histoire des religions montre que le religieux et le politique ne constituent jamais deux sphères réellement séparées. Le pouvoir a constamment besoin du sacré pour se légitimer, tandis que les traditions religieuses offrent des ressources symboliques susceptibles d'être sélectionnées, réorganisées et sacralisées selon les besoins d'une époque.Les doctrines religieuses ne sont jamais des blocs fixes. Elles possèdent une plasticité interne qui permet leur réinterprétation et leur réorientation. Le chiisme constitue un exemple particulièrement lisible de cette dynamique. Contrairement au récit théologique classique, le chiisme ne naît pas comme une doctrine religieuse autonome. Il apparaît d'abord comme la requalification symbolique de conflits politiques liés à la succession du Prophète. Les affrontements pour le pouvoir deviennent progressivement des conflits de légitimité sacrée. Ce n'est qu'avec le temps, grâce au travail de groupes marginalisés et opposés au pouvoir central, que ces conflits sont transformés en matrice doctrinale cohérente.La mémoire du traumatisme, la souffrance historique, la lignée familiale et le martyre deviennent alors des opérateurs de souveraineté. La figure de l'Imam cesse d'être uniquement politique: elle acquiert une fonction cosmologique et salvatrice. Le chiisme apparaît ainsi non comme une continuité doctrinale immédiate, mais comme une construction historique progressive.Le tournant décisif intervient à l'époque safavide. Pour la première fois, un État fait du chiisme son langage politique officiel. Le pouvoir safavide institutionnalise la doctrine, sélectionne certains éléments, en marginalise d'autres, centralise l'autorité religieuse et réécrit la tradition afin de produire une orthodoxie stable. La sacralisation du souverain et de l'appareil religieux permet alors de transformer une mémoire dissidente en idéologie d'État.Le chiisme devient dès lors un système politico-religieux intégré à l'appareil de pouvoir. Cette doctrine stabilisée demeure ensuite disponible pour des usages historiques ultérieurs. Sous les Pahlavi, elle est contenue sans être détruite, ce qui permet sa réactivation au XXe siècle. La révolution iranienne de 1979 ne représente donc pas le retour d'une tradition immuable; elle correspond plutôt à la réutilisation d'une doctrine déjà fixée afin de produire un système politico-religieux totalisant.La théologie de l'imamat est alors profondément politisée. La sacralité ne concerne plus seulement certaines figures religieuses: elle s'étend à l'ensemble de l'État révolutionnaire. L'événement révolutionnaire lui-même est réécrit dans une temporalité sacrée, tandis que l'autorité est centralisée et que la tradition est remodelée afin de produire un dispositif global d'encadrement du comportement social et politique.